L’école guinéenne marche sur la tête

Une école de Conakry Crédit : Aboubacar Arafan Camara
Une école de Conakry
Crédit : Aboubacar Arafan Camara

Ces dernières années, l’Afrique a enregistré une augmentation du taux d’alphabétisation mais sans que cela ait une réelle répercussion sur le développement du continent. Non seulement la fréquentation de l’école est dans la plupart des cas interrompue en cours de route mais en plus, ceux qui poursuivent leurs études ne bénéficient pas d’une bonne qualité d’enseignement. Je fais ici du cas particulier de la Guinée une illustration.

Bien qu’il y ait des écoles publiques, les parents ne peuvent prendre en charge le peu de frais à payer, ils sont majoritairement à court de moyens à cause de la faiblesse de leurs revenus. Les parents, eux mêmes analphabètes, ne comprennent pas la nécessité de l’éducation pour leurs enfants, c’est pourquoi certains préfèrent que leurs enfants fassent le petit commerce ou les travaux champêtres (dans les villages) au lieu de les envoyer fréquenter l’école. L’école publique, censée être accessible à tous, est aujourd’hui sans avantages, ni pour les élèves ni pour les parents, car même l’achat des tables-bancs est à la charge des parents ! Dans un pays comme le nôtre, les charges de scolarité sont une contrainte et une démotivation pour bon nombre de parents.

Un mal régnant est aussi à signaler à l’école publique guinéenne, c’est la participation financière des parents d’élèves à l’entretien de l’infrastructure scolaire, à l’achat des matériels scolaires et même aux soins médicaux du personnel des établissements à travers les contributions que demandent les enseignants et la direction aux élèves.

 Illustration :                          

A –  En haute Guinée, une partie de la clôture d’un établissement s’écroule. La direction demande une contribution à titre obligatoire aux élèves, en espèces comme en nature (Brique, gravier…) et tout élève qui n’aura rien apporté ne sera pas admit en classe. Mais les APEAE (Cotisation des parents d’élèves), censées être destinées à l’entretien des établissements, vont directement dans la poche des chefs d’établissement.

B –   Un enseignant malade (et sous payé) est à court de moyens pour payer ses soins médicaux. Il  demande une contribution dans toutes les classes où il enseigne. Il s’avère que dans les zones reculées, les enseignants se font ignorer par l’administration. Les villageois, généreux et reconnaissants qu’ils sont, prennent en charge ces enseignants dans la plupart des cas.

La déscolarisation

Il existe deux types d’enfants déscolarisés: Ceux qui ne sont jamais allés à l’école et ceux qui abandonnent en cours de cycle.

En Guinée, on observe une forte augmentation de l’accès à l’école mais pas du taux de rétention. Le taux de rétention correspond au calcul du nombre d’élèves qui va jusqu’au bout du cycle, ce taux pour le primaire (appelé TAP : Taux d’Achèvement du Primaire) est en dessous de 60%.  Ainsi, un enfant sur trois ne va pas jusqu’au bout du cycle primaire, d’où la flambée du taux d’analphabétisme. Ceci est dû à plusieurs facteurs, en particulier le mariage et la grossesse précoce pour les jeunes filles et le manque de moyens financiers dans le cas général.

Contrairement aux parents instruits, pour le paysan et le commerçant l’école n’est pas rentable et ne permet pas à l’enfant de s’épanouir. Cette perception négative de l’école amène ces parents à arrêter à la moindre occasion la fréquentation de leurs enfants voire à ne pas les scolariser du tout. Beaucoup de parents et beaucoup d’élèves ne voient pas l’école comme source de réussite et comme la garantie d’une promotion sociale, d’où leur désintérêt pour l’enseignement. Cela est une des causes de la non scolarisation et des abandons.

Déficit, absence d’infrastructures et absence du personnel enseignant

Le manque d’infrastructures est un fléau qui caractérise l’école guinéenne depuis belle lurette, du coup la fréquence des cours diminue. Plus l’effectif augmente, plus la compréhension diminue. Le manque de salle de classe a imposé le système de « mi-temps », ce qui est un grand handicap pour le système éducatif. Le système «  mi-temps » est le système de partage intermittent des salles de classe entre les élèves du même niveau ou de différents niveaux.

L’insuffisance de salles de classes, de table-bancs et du personnel enseignant, tout cela fait qu’un enseignant peut se retrouver avec une classe de plus de 100 élèves, avec trois élèves par table-banc. Il n’arrive donc pas à dispenser efficacement son enseignement et n’arrive pas à encadrer convenablement ses élèves. Une grande partie des élèves n’arrivent pas non plus à comprendre les explications de l’enseignant.

Illustration :

  • Une école primaire de 3 salles où toutes les classes sont reparties en 2 groupes ou plus (A,B,C…). La Direction est obligée de diminuer la fréquence des cours à cause du manque de classe et de l’effectif pléthorique. Les fréquentations sont reparties ainsi : De 8h à 12h premier groupe du CP1 et 2 ; 13h – 17h deuxième groupe des CP, ainsi de suite. De même pour les autres niveaux, moins de salle que l’effectif où la direction a même du mal à recenser la totalité des élèves de l’établissement.  Résultat : Programmes inachevés et niveau insuffisant.
  • Dans les universités, les dortoirs ont été en transformés en salles de classe et bureau.

Pour les infrastructures existantes, deux priorités essentielles sont à prendre en compte : l’entretien et la maintenance des infrastructures. La première consiste à maintenir en bon état les toitures, le réseau d’alimentation et d’assainissement ainsi que les serrureries. La deuxième concerne les activités périodiques de réfection des enduits, revêtements muraux et des sols, et des différentes peintures. Hélas chez nous  : quand c’est construit il faut attendre l’écroulement.

Quant au personnel enseignant, la situation est plus qu’alarmante. Le niveau insuffisant de l’élève guinéen n’est pas fortuit. Comme on dit : mon niveau dépend de celui de mon maître. L’école primaire, l’éducation de base, est de loin la moins dynamique en Guinée. Au moins 50% des enseignants du primaire sont des recalés du BEPC qui, après au moins 2 ans d’arrêt des études, passent des pseudo-concours d’accès à l’Ecole normale d’instituteurs (l’ENI). Il n’y a pas de mérite à ce concours car celui qui réussi est celui qui a le bras long ou qui est plein aux as. la plupart des enseignants sont incapables de formuler trois phrases correctes. C’est pareil pour les écoles de santé.

Au niveau supérieur, pour le secondaire, le lycée et l’université, la question de niveau des enseignants se pose également mais ce milieu est d’abord caractérisé par le secteur public / privé. Insatisfaits de leur salaire dans la fonction publique, les enseignants s’investissent plus dans l’enseignement au sein des établissements privés. Pour des compléments de salaire, ils n’hésitent pas à s’absenter ou à écourter les cours dans un établissement public pour aller donner des cours dans le privé. Ce privilège pour les établissements privés est la raison de différence de niveau entre les deux groupes d’élèves.

 Manque de matériel pédagogique, d’équipements

Le matériel pédagogique constitue le principal outil de travail des enseignants, ceci leur permet d’animer les disciplines étudiées en classe. Mais le manque de ces matériels laisse toujours un vide à l’école guinéenne, tout comme l’absence de bibliothèque. En Guinée, il n’y a ni bibliothèque préfectorale, ni bibliothèque scolaire. L’importance des livres pour la qualité de l’éducation comme pour le niveau de réussite scolaire n’est pas sujet à débattre. Pourtant, pour que les gens puissent garder les acquis de l’alphabétisation, ils devraient pouvoir disposer, de livres, d’un large éventail de documents écrits, et ainsi cultiver l’habitude de la lecture.

La corruption en milieu scolaire

Beaucoup finissent les études sans jamais avoir à fournir le moindre effort, c’est aussi l’une des causes de la non qualification de la plupart des diplômés. Du BEPC à la licence, en passant par le baccalauréat, il y en a qui achète la totale ! L’argot « ripou » ne correspond pas qu’aux policiers corrompus. Le milieu scolaire grouille de « ripous », de la direction au dernier enseignant. Sans parler du système interne avec les « NST » (Notes Sexuellement Transmissibles) et les notes de dessous de table. La corruption est s’étend jusqu’aux couloirs des ministères de l’enseignement, en passant par les inspections régionales.
Un élève de la 12e année (avant la terminale) pressé d’aller à l’université, ou un élève de terminale persuadé ne pas pouvoir réussir au bac, chacun peut s’offrir le billet d’entrée très facilement quand il en a plein les poches. Ça se passe comme suit :

  • Achat de la moyenne annuelle : Sans avoir passé ni le bac blanc, ni les évaluations, l’élève aura une moyenne annuelle en fonction de la somme qu’il déboursera. Ceci se passe avec la direction d’un établissement public où il n’est même pas inscrit.
  • Achat du PV (Numéro d’examen) : lors de l’envoie de la liste des candidats de l’établissement en question à la direction préfectorale de l’enseignement, les noms de ceux qui payent seront insérés.
  • Achat de la moyenne du bac : Après avoir marqué sa présence dans toutes épreuves du bac, de fil en aiguille, le deal remonte jusqu’au niveau du calcul final des notes du bac. Voilà comment beaucoup sont arrivés à la fac.

L’école et l’employabilité

Le chemin de l’école à l’emploi reste encore obscure et inaccessible pour l’étudiant guinéen. Cela s’explique sous deux angles :

  • Primo, l’école guinéenne se contente de produire des diplômés sans pour autant se soucier de leur qualification. Il n’y a de plus en plus d’emplois qualifiés et l’on observe un fort taux de chômage des diplômés. En effet, le nombre de diplômés au chômage augmente tous les ans parce que l’école ne leur donne pas un apprentissage en adéquation avec les métiers et avec le marché de l’emploi. Les emplois informels et vulnérables deviennent donc les meilleurs pistes.
  • Deuxio, les élèves et étudiants sont formés dans des domaines qui ne sont pas encore disponibles, ou qui ne sont pas très demandés dans le pays. Ils sont formés à répondre à des questions qui n’existent pas encore. De passage, il y a aussi des étudiants suivistes qui s’inscrivent dans des filières sans avoir le moindre projet professionnel.

Résultat : de nombreux diplômés finissent par faire des métiers qui n’ont rien à voir avec leur diplôme, ils travaillent dans l’exploitation artisanale des mines ou comme vendeur de téléphones…

Il y a donc un besoin urgent de réformer l’école pour qu’elle se préoccupe du marché de l’emploi.

INSUFFISANCE DU BUDGET PUBLIC ALLOUE AU SECTEUR ÉDUCATIF

Selon plusieurs observateurs, la Guinée allouerait 2,3% de son PIB au secteur éducatif. La réussite point d’achèvement du PPTE aurait comme conséquence l’allocation de des 3,2% du PIB au secteur éducatif (ce qui reste un chiffre minime pour un secteur si important dans le développement d’un pays).

Disons que le bas niveau des formateurs et la médiocrité de leur salaire, associé à l’absence des outils ordinaires et technologiques dans l’éducation, tout cela est désespérant pour l’école guinéenne. L’absence d’une politique d’encouragement à la scolarisation et à la poursuite des études est aussi une cause de la déscolarisation dans le pays. L’accès à l’école n’est pas le plus grand problème, le problème principal est la qualité de l’enseignement et le manque de réformes pour créer des liens avec le marché de l’emploi.

2 thoughts on “L’école guinéenne marche sur la tête

  1. Bravo pour cette belle analyse de l’école et du système de l’enseignement de la guinée en général. Exprimer son humeur comme certains se plaisent à le faire sans cesse, ce n’est pas donner matière à réflexion. La réflexion appelle la réflexion. Tiens, ça me rappelle que l’on dit aussi « l’argent appelle l’argent » !

    C’est un véritable état des lieux de tout le système de l’enseignement guinéen que tu nous fait ici. Il serait très intéressant de recueillir des informations sur le système éducatif de nombreux pays africains francophones afin de savoir où nous en somme dans la formation de notre jeunesse.

    Tu fais de très belles remarques en parlant de l’absence de bibliothèques et donc de livres pour entretenir le savoir ainsi que des formations inutiles parce qu’inadaptées aux besoins des individus eux-mêmes et de la société. Tout le système est à revoir en profondeur depuis la formation des enseignants jusqu’à la révision des diplômes en passant par l’alphabétisation et à l’entretien des connaissances par la lecture.

    Je crois que cette analyse vaut pour de nombreux pays africains. La Côte d’Ivoire avait un excellent système éducatif – certes très élitistes – jusqu’à l’avènement de l’enseignement télévisuel à la fin des années 70, début des années 80. La France avait trouvé en ce pays l’imbécile qui acceptait de la débarrasser de ses milliers de téléviseurs en noir et blanc. Aujourd’hui, que le mal est fait, il n’y a plus d’enseignement par la télévision en Côte d’Ivoire depuis le milieu des années 80.

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