Ma découverte : Alice Malongte

Alice Malongte aka Black Alice est une Camerounaise de 22 ans, blogueuse et afrocentriste. Charmé par son engagement panafricaniste, j’ai voulu découvrir la personne, creuser dans ses convictions et vous la faire découvrir à travers cette interview. 

Alice MALONGTE  – Twitter : @goldenbrain8

1-  Présentez-vous aux lecteurs

Je m’appelle Alice Malongte, camerounaise, 22 ans. Je suis titulaire du Master des Hautes Etudes Européennes et Internationales (Centre International de Formation Européenne), ainsi que d’un titre de chargée de mission auprès des Organisations Européennes et Internationales. Par ailleurs, j’ai une maîtrise en gouvernance et action publique (Université Catholique d’Afrique Centrale). Je suis au chômage comme des millions de jeunes diplômés sur le continent africain. Je porte un immense intérêt à l’Histoire, aux cultures et aux savoirs de mon continent, raison pour laquelle je me définis comme une afrocentriste.

Je tiens un blog sur l’Afrique dont le slogan est « L’Afrique a besoin de ses forces vives ». A travers mon blog, j’analyse des questions telles que le système éducatif en Afrique, le système de gouvernance de nos sociétés d’hier et d’aujourd’hui, l’africanité… Actuellement, je m’occupe d’un projet de célébration des jeunes Africains qui s’engagent pour l’amélioration des conditions de vie de nos communautés : Marceau, Valérie, Atman, Andrea, Albert, Israel, Magno… Leurs histoires sont publiées sur mon blog. Ce sont des jeunes de nationalités et des profils différents qui nourrissent un amour commun pour le sacrifice, le courage, le don de soi !

2- Pourquoi le choix de l’afrocentrisme ? Quelles sont ses valeurs ?

J’ai découvert ce mode de pensée en faisant des recherches sur l’Histoire de l’Afrique. Je me suis toujours demandée quelle était la place de l’Afrique et de l’Africain dans le monde. Étions-nous nés pour être des esclaves aussi bien physiquement que mentalement ? Étions-nous juste des êtres émotionnels comme l’estimait Senghor ? Dans ma quête de connaissance, j’ai fait la rencontre intellectuelle de Cheikh Anta Diop.

Cet homme qui porte de multiples casquettes (égyptologue, anthropologue, historien), que l’on décrit comme le plus grand chercheur africain de tous les temps, a été la découverte de ma vie. Suivant le même sentier, j’ai rencontré Ivan Van Sertima, John Henrik Clarke, Molefi Kete Asante, Ama Mazama, Prince Kuma Ndumbe III, Mbombog Bassong… Tous des chercheurs qui ont voulu rétablir l’Histoire réelle de l’Homme Noir afin que chacun puisse regarder le monde à travers l’œil de l’Afrique et non celui de l’Occident comme il nous a toujours été enseigné.

3- Il y a-t-il un modèle qui vous inspire ? Qui et Pourquoi ?

Deux modèles m’inspirent : l’afrocentrisme et le panafricanisme. Certains disent que l’afrocentrisme est un courant qui veut affirmer la suprématie du peuple noir sur les autres. Je suis prête à mettre ma main au feu que des personnes qui tiennent un tel langage n’ont jamais lu un seul livre sur ce courant de pensée.

Au contraire, être afrocentriste c’est vouloir que la vérité sur l’Histoire de l’Afrique soit rétablie et connue. Également, c’est vouloir rechercher dans les cultures africaines, les moyens qui nous permettront de bâtir un continent fort comme celui qui existait avant la colonisation.

Quant au panafricanisme, il revendique l’unité des peuples issus du continent comme fondement de notre développement. Je crois fermement que c’est à travers l’unité de nos pays, de nos Nations, de nos Peuples que nous pourrons nous affirmer en tant que réelle puissance mondiale. Cependant, il nous faut une vision commune. C’est la raison pour laquelle le projet de nos prédécesseurs a échoué.

4- Rencontrez-vous des difficultés dans votre activisme ?

Les difficultés sont surtout liées à l’aliénation culturelle dont nous souffrons tous, même si les degrés sont différents. Au départ, j’étais très virulente dans mes propos car j’étais fortement déçue de constater l’ampleur de l’aliénation chez certains d’entre nous. C’est une chose qui est réellement terrifiante. Il faut se poser des questions lorsqu’un peuple trouve de la richesse dans une culture autre que la sienne, rejetant ainsi ses propres valeurs et se définissant à travers le miroir de l’autre. C’est ce que Molefi Kete Asante qualifie d’esclavage mental.

Mais après avoir discuté avec Ama Mazama un jour sur Facebook, j’ai compris que chaque individu doit faire librement le chemin que j’ai parcouru. Je n’ai été ni forcée, ni endoctrinée. Ceux qui chercheront la vérité, celle de l’histoire des vaincus, la trouveront en parcourant le chemin du savoir.

5- Que pensez-vous de la question de la réforme du système éducatif en Afrique ?

Dernièrement, j’ai appris sur Twitter que les œuvres de l’éminent chercheur Cheikh Anta Diop seront incluses dans les programmes scolaires : Quelle belle avancée ! Je pense sincèrement que notre système éducatif doit d’abord être focalisé sur notre histoire et nos cultures avant d’envisager le reste du monde.

Le système éducatif actuel est pareil à celui qui existait pendant la colonisation. On entraîne l’Africain à demeurer un éternel esclave. On cultive en lui une mentalité de dépendant, de consommateur, d’aliéné. Par exemple, une fois j’ai discuté avec un follower sur Twitter et il a affirmé que la démocratie est née à Athènes et qu’elle a ensuite été exportée dans les autres parties du monde… J’ai failli m’arracher les cheveux. Mon interlocuteur ne savait pas que dans certaines sociétés de l’Afrique pré-coloniale, la démocratie existait à travers le mode de gouvernance de « l’arbre à palabres » (Tout cela est expliqué dans les articles publiés sur mon blog). Or, la réforme de notre système éducatif effacerait cette psychologie de dominé et montrerait à chaque Africain qu’il n’est pas seulement capable de consommer les savoirs venus d’ailleurs, mais qu’il peut aussi en produire comme le faisaient déjà ses ancêtres avant l’arrivée du colon.

6- Croyez-vous au projet des Etats-Unis d’Afrique ? Si oui, quels sont les défis qui s’y attachent ?

Comme tout panafricaniste, je crois fermement à ce projet. Cependant, nous manquons d’une vision commune et de leaders déterminés à la mettre en œuvre. Tels sont nos principaux défis.

7- Croyez-vous en la capacité de la jeunesse africaine à pouvoir amorcer un changement ? Pourquoi ?

Parmi la jeunesse africaine, s’élèvent des personnes qui sont fatiguées de voir la stagnation dans laquelle baigne notre continent. Ce sont des activistes qui rêvent d’une Afrique meilleure, nouvelle, débarrassée de ces élites dont le seul but est de nous tirer vers le bas.

Cependant, malgré leurs sacrifices, leur bonne volonté, leur ambition, ces activistes sont raillés, persécutés et agressés par d’autres jeunes comme eux qui n’ont pas encore compris que le changement réside dans leur engagement. La jeunesse africaine peut être un moteur de changement si et seulement si elle s’engage dans la lutte pour la liberté, si et seulement si elle comprend qu’on ne peut plus rien attendre de ceux qui nous dirigent lamentablement vers notre perte.

8- En tant que Camerounaise, quelle est votre lecture de la situation conflictuelle actuelle du pays ?

J’aime beaucoup mon pays et le voir divisé sur des problèmes que la colonisation a fabriqués me brise le cœur. En effet, ce conflit est une conséquence de notre mise sous mandat / tutelle de la France et de la Grande-Bretagne après la première guerre mondiale. Le Cameroun oriental était gouverné par les Français tandis que le Southern Cameroon et le Northern Cameroon étaient contrôlés par les Britanniques. A l’issue du référendum du 11 février 1961, le Southern Cameroon a choisi de rejoindre la partie orientale tandis que le Northern Cameroon a préféré le Nigéria.

Le Cameroun actuel qui naît donc de ce choix historique reposait sur des accords signés en juillet 1961 entre les élites des deux parties. Il est important de préciser que l’ancien Cameroun oriental est plus important en superficie que l’ancien Southern Camerooon. Lesdits accords (dont la principale clause était le fédéralisme consigné dans la Constitution du 1er septembre 1961) n’ont pas été respectés. Depuis 1972, le Cameroun est un Etat unitaire.

L’administration est très centralisée et la décentralisation n’est pas effective. Egalement, l’on assiste à une marginalisation des « anglophones » / « Bamenda » – concept sociologiquement inventés – qui revendiquent aujourd’hui leur identité et aimeraient qu’elle soit prise en compte par la République (postes importants dans la haute administration, dans les universités d’Etat…). Tous ces éléments sont à la source des revendications et des événements qui se sont déroulés jusqu’ici.

Notre pays est un et indivisible. Nous devons apprendre à vivre ensemble malgré nos différences. Quel que soit le problème, nous devons toujours privilégier le dialogue et non le langage des armes. Aujourd’hui, nous voulons juste que l’Etat rétablisse l’internet coupé dans les deux régions dites anglophones car la coupure freine l’économie nationale, divise le pays, empêche les personnes de communiquer avec leurs proches. Nous vivons désormais une ère numérique où l’accès à internet est considéré comme un Droit Humain. Les gouvernements qui privent leurs peuples de ce moyen de communication ne sauraient être qualifiés de « démocratiques ».

9- Quel message avez-vous pour la jeunesse africaine ?

Chers amis, notre liberté repose sur notre engagement politique. Nous devons arrêter de penser que la sphère politique n’est faite que pour les vieillards qui nous dirigent depuis plus de 30 ans. Cela commence par la participation aux élections. Comme disait le nationaliste Camerounais Um Nyobè, « Tout touche à la politique, dire que l’on ne fait pas de la politique, c’est avouer qu’on n’a pas le désir de vivre ».

Je sais que nous voulons tous vivre. Nous voulons voir notre continent émerger afin que nos descendants ne soient plus obligés d’aller en Occident faire des études ou chercher du travail. Chacun d’entre nous, quel que soit son profil académique, doit participer au développement de l’Afrique. Avec de multiples petites actions, nous pourrons construire un grand continent. Ne nous décourageons pas. « Chaque génération doit, dans une relative opacité, trouver sa mission, la remplir ou la trahir », déclarait Frantz Fanon. Nos prédécesseurs (Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Um Nyobè…) nous ont légué un projet. Le réaliser est notre mission.

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DIAKITE

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Je suis Diakité Ibrahima Kalil né le 6 mars 1995 en Guinée-Conakry, juriste, blogueur et webactiviste. Actuellement Responsable de la Communication de l'Association des Blogueurs de Guinée (@ablogui).
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